Dimanche 17 juin 2007
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(...)
J'appris que le maître était occupé et qu'il n'aurait pas de temps à me consacrer mais que cela ne m'empêchait pas de travailler. Au moment de partir, j'allai saluer
le maître qui me jeta un coup d'oeil distrait, fit un signe de la tête et sans sourire replongea dans ses écrits. C'était la première fois qu'il se comportait de cette façon. Ce fut un coup
terrible pour moi. Sa froideur contrastait trop fortement avec la chaleur qu'il m'avait témoignée jusqu'à maintenant. Même sa femme semblait distante et, bien que toujours aimable et polie, je la
sentais lointaine.
Avais-je commis quelque erreur ? Avais-je manqué de politesse ? Ma joie s'envola tout à coup et mon inquiétude ne fit qu'augmenter car pendant plus d'un mois la même
scène se renouvela. N'y tenant plus, je pris la décision d'aller parler au maître pour savoir ce qui n'allait pas.
Le keiko (la session d'entraînement) s'étant terminé plus tôt que prévu, je pris une douche rapide, et bien décidé à éclaircir ce mystère, je demandai la
permission de parler au maître. Je ne savais comment formuler ma question. Ce ne fut d'ailleurs pas nécessaire. Il posa tranquillement son pinceau et rangea son matériel, puis me donna une
magistrale leçon :
- "Inutile de parler. Tu t'inquiètes bien à tort des apparences ! Je t'ai observé attentivement à chaque fois que tu es venu. Ton comportement a changé à partir du
jour où j'ai cessé de te témoigner quelque attention. Ta paix t'a alors soudainement quitté, tu es devenu instable et agressif, ton mental n'a plus connu de repos et ton iai a été celui d'un
débutant. Veux-tu connaître la raison de tous ces conflits et souffrances ?"
J'acquiesçai d'un air timide.
-" La raison est ton égoïsme, ta faiblesse et ton intolérance".
J'étais touché au plus profond de mon amour-propre et peiné au plus haut point. Ma première réaction fut d'essayer de me justifier. Le maître ne m'en laissa pas le
temps, et m'arrêta de la main avec un sourire qui semblait dire "je sais".
-"Lorsque je dis intolérance, égoïsme et faiblesse, je parle bien entendu des sentiments que tu as eus à mon égards uniquement. Mais si tu regardes bien ce qui s'est
passé en toi, tu conviendras que personne d'autre que toi-même n'en est responsable, et qu'aucune cause extérieure n'est à accuser, sauf le silence entre nous. Tout cela n'est en réalité que le jeu des réactions de l'égo.
Egoïsme car ton égo s'est approprié mon amitié au point de vouloir la limiter à certains comportements pouvant satisfaire ton besoin de sécurité affective. (...)
Ton mental s'est soudainement cristallisé alors qu'il devrait être constamment comme de l'eau, eau qui prend la forme du récipient dans lequel elle se trouve et
n'offre auucune résistance. Toi, au contraire, tu n'as été qu'un bloc de glace dont la forme fut celle de ton propre égo, d'une relation entre toi et moi déjà conditionnée par l'habitude. Si cela
avait continué, le lien qui nous unit aurait été rompu et je n'aurais pu te garder.
Intolérant tu l'as été, car j'aurais très bien pu avoir quelque raison sérieuse de rester silencieux. C'est un manque d'intuition et de respect que de décider des
sentiments de celui qui te guide. C'est un affront car c'est lui témoigner un total manque de confiance. L'égo n'accepte pas d'être évincé, de n'être rien. Il chercher constamment à attirer
l'attention sur lui, il cherche constamment à être apprécié et récompensé. Il ne veut pas mourir et s'accroche désespérément aux formes et aux sentiments qui ramènent à son univers
limité.
Faible tu l'as été car que t'importe celui qui te guide ? Tu as ton sabre, n'est-ce pas suffisant? Où dois-tu trouver les moyens de la libération si ce n'est en
toi-même ! Rien en dehors de ton Soi n'a d'importance. Ne cherche jamais aide et consolation en dehors du Soi, ou tu risques d'être profondément déçu. Est-il besoin de parler d'immuabilité si, à
la moindre épreuve, ton mental se trouble comme une jeune fille craintive ? N'oublie jamais ce qui vient d'arriver.
-"Merci sensei. Je suis désolé de n'avoir pas mieux réagi. L'attachement est une chose subtile qui agit imperceptiblement. Je me suis laissé prendre. J'essaierai à
l'avenir de ne plus agir avec aussi peu de vigilance.
-" C'est une bonne chose d'avouer franchement son erreur. C'est à coup sûr un bon moyen de se refaire un esprit neuf. Mais pourquoi être désolé ? Encore une réaction
de l'égo qui s'apitoie sur lui-même. Le passé est un rêve mort qui n'a plus d'intérêt une fois la leçon apprise. Donc, reprends ton calme et ton sabre, ne compte plus que sur toi, soit
indifférent à tout ce qui t'entoure et travaille."
(...)
in Iaido, l'art de trancher l'égo de M. Coquet (éditions l'Or du temps)
Par Dodeline
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Publié dans : littérature et témoignages
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