On se souvient du lancement, au début du quinquennat Sarkozy du Ministère de l'immigration et de l'identité
nationale. Plusieurs historiens et anthropologues avaient souligné alors dans la presse l'ambiguité de ce nom. Deux ans plus tard, rien n'a vraiment changé, (entretien avec J-F Bayart ou contribution de
A. Renaut).
Ces jours-ci, un certain ministre, nommé Besson, qui a récemment été chargé dudit ministère lance un forum pour
"discuter de l'identité nationale". Hier, ou avant-hier, il fut accueilli à Science-Po
comme il se doit par un groupe d'étudiants, lui a chantant la Marseillaise ; le ministre Besson s'est immédiatement mis à la fredonner à son tour, avec le visage bonhomme qu'on imagine, avant
tout de même de sortir fissa par la porte de derrière.
La marseillaise, on s'accorde pour dire qu'on ne la
chante plus qu'avant les matchs de foot ou de rugby. D'où la remarque de mon papa, que "ce
chant est ridicule, avec ses paroles outrageusement violentes" (il n'a pas dit outrageusement, c'est moi qui traduit).
Mon papa est mûr pour tchater sur le forum de Besson.
Par hasard, depuis cet été, La Révolution Française de Jules Michelet (1798-1874) est à mon
chevet. Assez fabuleux livre, "énorme" comme dirait le journal l'Equipe quand l'équipe de France réussit à marquer des buts, mais énorme pour moi en ce sens que ses milliers de pages sont lourdes
à transporter dans les bagages, et qu'il a un souffle à décorner les baufs. Ca fait nettement plus peur qu'un roman noir, les morts ne sont pas de pacotille, dès qu'il y a une peur collective,
des massacres ont lieu à côté desquels le plus méchant des serial killers ressemble à un bisounours.
Ce livre porte à tel point l'esprit de ce que dut être la révolution qu'on ne sort de ces pages qu'avec l'idée que notre vie à nous français d'aujourd'hui, est devenue bien plus proche de
celle de batraciens (pour ceux qui habitent la mare sociale) ou de crabes (pour ceux qui s'abritent derrière la carapace de la propriété) que celle des hommes d'alors.
Michelet explique très bien et de manière nettement plus convaincante que mon papa le sens de la Marseillaise.
Ah ! ce qui le rendait sublime, c'est
qu'à proprement parler ce moment n'était pas militaire. Il fut héroïque. Par-dessus l'élan de la guerre, sa fureur et sa violence, planait toujours la grande pensée, vraiment sainte, de la
Révolution, l'affranchissement du monde.
En récompense, il fut donné à la grande âme de la
France, en son moment désintéressé et sacré, de trouver un chant — un chant qui, répété de proche en proche, a gagné toute la terre. Cela est divin et rare d'ajouter un chant éternel à la voix
des nations. Il fut trouvé à Strasbourg, à deux pas de l'ennemi. Le nom que lui donna l'auteur est Le chant de l'armée du Rhin. Trouvé en mars ou avril, au premier moment de la guerre, il ne
lui fallut pas deux mois pour pénétrer dans toute la France. Il alla frapper au fond du Midi, comme par un violent écho, et Marseille répondit au Rhin. Sublime destinée de ce chant ! Il est
chanté des Marseillais à l'assaut des Tuileries, il brise le trône au 10 août. On l'appelle La Marseillaise. Il est chanté à Valmy, affermit nos lignes flottantes, effraye l'aigle noir de
Prusse. Et c'est encore avec ce chant que nos jeunes soldats novices gravirent le coteau de Jemmapes, franchirent les redoutes autrichiennes, frappèrent les vieilles bandes hongroises,
endurcies aux guerres des Turcs. Le fer ni le feu n'y pouvaient; il fallut, pour briser leur courage, le chant de la liberté (...)
Il y a trois semaines, à Atlanta, Alex Carillo le représentant du Chili, et l'un de ses élèves me croisant dans un couloir se mirent à improviser une Marseillaise. Il ne
leur restait guère de leur cours de français que le "Allons enfants de la Patriiii euh", mais la montée dans les notes suivie de la redescente, avec un accent sud-américain, les sourcils
froncés, et le torse bombé me firent un certain effet. Ce que pouvait être l'hymne du Chili, je n'en avais aucune idée mais Alex chantait cette chanson comme son propre hymne
national.
Alex
Carillo, méditant en bonne compagnie
Je dus donner le change -en remerciant mon prof de musique
de nous avoir appris au collège un répertoire de chansons révolutionnaires-. "Aux armes citoyens, formons nos bataillons ..." et le moment émouvant pour Alex fut lorsque je dis "marchons,
marchons, qu'un sang impur abreuve nos sillons". Là, cela touchait quelque chose chez lui, et ce n'était pas de mon fait. Michelet nous en dit quelque chose :
Ce ne fut pas, comme on l'a dit, dans un repas de famille que fut trouvé le chant sacré. Ce fut dans une foule
émue. Les volontaires partaient le lendemain (...) Tout le monde était ému ; on voyait devant soi
commencer la longue carrière de la guerre de la liberté qui, trente ans durant, a noyé de sang l'Europe.(...)
Rouget de Lisle, c'était lui, se précipita de la salle, et il écrivit tout, musique et paroles. Il rentra en
chantant la strophe : « Allons enfants de la patrie !» Ce fut comme un éclair du ciel. Tout le monde fut saisi, ravi, tous reconnurent ce chant, entendu pour la première fois. Tous le savaient,
tous le chantèrent, tout Strasbourg, toute la France. Le monde, tant qu'il y aura un monde, le chantera à jamais.
Si ce n'était qu'un chant de guerre, il n'aurait pas été adopté des nations. C'est un chant de
fraternité.
Comment se fait-il que la
génération de mon père, pourtant née pendant les plus grands périls, ceux de la guerre
mondiale, ait pu oublier l'esprit de la marseillaise, son contexte, sa signification profonde
qui n'est rien de moins que l'universalité des valeurs portée par notre révolution (quoique cette croyance en l'universalité de ses valeurs puisse contenir d'illusoire) ?
Telle était bien alors l'âme de la France, émue de l'imminent combat, violente contre l'obstacle, mais toute
magnanime encore, d'une jeune et naïve grandeur; dans l'accès de la colère même, au-dessus de la colère.
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