Toutefois, l'écriture rend possible d'une autre manière la créativité qu'autorise la transmission orale. Si la transmission orale admet la divergence des versions, c'est que ces versions forment système, et c'est ce système qui se reproduit au fil des récitations individuelles et changeantes (...) Au contraire, l'écriture, agent d'enregistrement, ne permet pas de broder sur un thème mais elle suscite l'accumulation de traditions différentes (...). Seulement, cela même appelle vite oubli, choix et réorganisation, c'est-à-dire, une autre forme de créativité. On ne peut tout conserver : si en principe tout peut être mis en archives, archiver est une façon d'oublier ; on conserve pour ne pas avoir à se souvenir. En outre, laisser tomber une part de son héritage, c'est choisir consciemment ou non d'en maintenir une autre, car ces sociétés qui se disent modernes ne se défont pas de leur passé, elles le réaménagent. Comme ces sociétés sont complexes et conflictuelles, plusieurs types de réaménagements sont en concurrence : les contemporains s'affrontent par passés interposés en se choisissant leurs ancêtres (...)
Quand en vient-on à parler de traditions ? La plupart du temps, à propos de ce qui semble incompréhensible, arbitraire ; lorsqu'on se demande pourquoi on fait telle ou telle chose et que la réponse est simplement qu'on faisait ainsi autrefois. Mais on ne se pose cette question qu'à partir du moment où cela ne va plus de soi, qu'on ne fait plus aujourd'hui comme nos grands-pères avant-hier (...) D'une tradition vivante, on ne parle pas. Inconsciente mais opérante, elle n'apparaît qu'à l'étranger et ensuite seulement à soi-même et grâce à lui quand il vous interroge sur les raisons de ce qu'on fait sans y penser (...)
J. Pouillon in Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie
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